Charlemagne, À l'origine des Grandes écoles ? Si de nos jours, Napoléon Bonaparte fait médiatiquement l'objet de toutes les attentions, on ne doit pas oublier que Charlemagne est à la source des mille années de civilisation qui suivirent son règne. De plus, la forme de notre Etat moderne, qui fut institué par la Révolution, lui doit beaucoup. Il a ainsi marqué de son empreinte nombre de domaines de la société, qu'il s'agisse d'administration, de culture, d’économie, d’art militaire, de religion sans oublier l’éducation. Les Grandes écoles, s'il ne les a pas à proprement parler créées, se trouvaient de facto en gestation dans sa conception du monde.
La vie de l'homme
On l'appela très vite Charles le Grand, en latin Carolus Magnus, ou peut-être Karl-mann, « l'homme fort » en vieil allemand. Il naquit en 742. Il était grand, presque géant pour l’époque (1m 90). Son biographe Eginhard nous apprend qu'il avait les yeux vifs, le nez aquilin, le visage riant et une voix aiguë qui ne correspondait pas à sa corpulence. Portait-il une barbe fleurie comme le dit la légende ? Ce n'est pas certain et même improbable, eu égard aux coutumes de l’époque ; en tout cas, moustache et cheveux longs, il portait sûrement.
Il eut au moins cinq femmes légitimes (Himiltrud, Desiderata, Hildegarde, Fastrade et Liutgarde) ainsi que des concubines (Madelgarda, Gersuinda, Régina, Adallinde). De ses dix-huit enfants, il fera des rois, des comtes, des officiers ou encore des abbés. On dit aussi qu'il aimait tant ses filles qu’il ne voulait pas s’en séparer et qu’elle eurent du mal à se marier. Il n'avait pas été éduqué dans l’art de tracer les lettres mais plutôt dans celui de manier les épées, ce qui ne l’empêcha pas de promouvoir la miniature « caroline » à l’origine de notre écriture. Autodidacte, il rattrapa le temps perdu avec de prestigieux professeurs qui lui enseignèrent l’art et la manière.
Très pieux, il conforta l’Eglise toute sa vie durant, défendit la religion chrétienne et s’employa à convertir les peuples païens de son empire. En retour, il put appuyer son autorité sur celle du pape et de ses clercs, assurant ainsi une légitimité de droit divin. A partir de la dynastie carolingienne, tous les Rois de France furent sacrés suivant un rituel symbolique qui alliait approbation populaire, acceptation des Grands du royaume et onction divine en les rattachant aux rois bibliques. On ne contesta plus que, lieutenant de Dieu sur terre, les rois thaumaturges régnant sur la « fille aînée de l’Eglise » aient préséance sur les autres monarchies.
Il s’éteignit à Aix-la-Chapelle le 28 janvier 814. On plaça son corps dans un sarcophage antique qui existe encore. La légende raconte que, lorsqu’en l’an mil, Otto III fit ouvrir le tombeau de Charlemagne, il le trouva assis sur son trône, revêtu du costume et des insignes impériaux. Napoléon 1er et Joséphine firent également le pèlerinage impérial. Il nous reste de lui son crâne, un tibia, sa légende et son histoire.
Les sources d’une vie de légende
Charlemagne descend des Pépinides, famille noble et grands propriétaires terriens. Plusieurs de ses ancêtres ont détenu la charge de « Maire du palais ». En ces temps lointains, ce sont, en quelque sorte, les premiers ministres qui gouvernent au nom des rois mérovingiens. Le plus illustre d'entre eux, Charles, dit « Martel » (le marteau), met définitivement fin aux invasions arabes lors du choc de la bataille de Poitiers le 25 octobre 732. Son fils, Pépin dit « le bref » à cause de sa petite taille, lui succède en 741 comme Duc des Francs. S’il porte encore le titre de Maire du palais, il a décidé d’usurper le trône des Mérovingiens, première race régnante qui descend de Mérovée, le grand-père de Clovis.
Pour ce faire, il demande officiellement au pape « si le vrai roi ne doit pas être celui qui supporte les soucis du royaume plutôt que celui qui règne sans péril ». Le pape le conforte dans cette idée. Sans attendre, Pépin réunit les Grands du royaume à Soissons et dépose Chilpéric III, le dernier des rois mérovingiens. Pour légitimer religieusement cet acte politique majeur, le Pape saint Boniface sacre Pépin en 751 en y associant sa femme Berthe au grand pied ou (aux grands pieds), fille du comte de Laon.
Trois ans plus tard en 754, Pépin, qui a aidé le nouveau Pape, Étienne II, à se débarrasser des Lombards, reçoit à nouveau la sainte onction papale en compagnie de ses deux fils. De cette façon, il entend conforter la légitimité de sa dynastie. De fait, son fils aîné Charlemagne lui succède le 4 décembre 771. Il est, à l’âge de 29 ans, l’unique héritier du royaume franc.
Le roi guerrier et l'empereur d'Occident
Charlemagne est avant tout un guerrier. Il décide d’étendre son héritage et de soumettre les peuples réfractaires à sa puissance. Avars, Saxons, Lombards, Bretons et Sarrasins en feront l’amère expérience. Dès le début de son règne, il s'attaque aux Saxons de Bavière qui ne manquent pas d'effectuer des razzias dévastatrices sur ses terres. Au cours de plusieurs campagnes très dures, il réussit à imposer sa domination ainsi que la pratique de la religion chrétienne à ce peuple de Germains qu’il considère comme idolâtre.
C'est au tour des Lombards de subir son courroux. Il prend la route de l'Italie, les met en déroute et profite de ce voyage pour se rendre sur le tombeau de saint Pierre. Il y reçoit le titre de « Patrice » des Romain par le Saint-Siège. À nouveau en campagne, c'est du côté de l'Espagne, en grande partie dominée par les musulmans, qu'il se rend. S’il s’agit d’un demi-échec, il s'approprie tout de même les Pyrénées, frontière protectrice naturelle, qui constitueront désormais les marches (ou frontières) sud-est du royaume. Lors de son retour, il perd l'arrière-garde de son armée dans un épisode épique légendaire qui donnera naissance à la Chanson de Roland. Tout au long de son règne, il continuera à guerroyer pour maintenir sa fédération de peuples en l'état.
En l’an 800, Charlemagne, qui a établi une société fondée sur l'hommage et la vassalité, se rend à nouveau dans la ville éternelle pour y recevoir le serment de fidélité des Romains. Le Pape Léon III, élu en 795, lui pose une couronne sur la tête le jour de Noël alors qu’il prie agenouillé. Par cet acte, il devient « Empereur » et « Auguste » de la même manière que les anciens « Césars » ; ce qui se traduit par le rétablissement de l'empire romain trois siècles après sa disparition. L’Europe moderne se dessine. Sa brusque dislocation laissera un goût d’inachevé qui hantera les peuples d’Occident pendant douze siècles.
A l’apogée de sa puissance, Charlemagne peut mettre en oeuvre l’organisation d’un empire qui s’étend sur plus d’un million de km2.
La création d'une administration moderne
Si l’ancien empire romain est ressuscité, Rome n’est plus le centre du pouvoir. Charlemagne dirige ses terres à partir d'Aix la chapelle, bourgade de Rhénanie située au coeur du royaume. L’étendue du royaume franc demande une gestion rationnelle et rigoureuse. De fait, le nouveau César est à l'origine d'une organisation politique et administrative que la Révolution et Napoléon réactualiseront pour fonder l'Etat moderne actuel. Il légifère désormais au moyen de capitulaires, décisions royales écrites. Une « administration centrale » est constituée. Elle comprend les Conseillers du palais pour cette raison appelés les « Palatins du roi ».
Il met en place les « services extérieurs de l’Etat » dans des zones géographiques appropriées, divisant son royaume en circonscriptions administratives à la tête desquelles il établit ses compagnons, du latin comes, d’où provient le titre de « comte ». Cela aboutit à l’instauration de 300 comtés, dirigés par autant de comtes et d’évêques, dont une centaine pour la France. Ils correspondent, grosso modo, à nos départements actuels redessinés sur ce modèle par la Révolution.
Sur les marches de son empire, il institue les « comtes d’une marche », appelés pour cette raison les margraves – en haut allemand « markgraf »-, qui deviendront des marquis. Pour surveiller de près son administration décentralisée, il nomme des envoyés du maître, les fameux missi dominici, chargés de réguler les excès des potentats locaux et de rendre, à l’occasion, la justice plus juste. De fait, l’Europe féodale possède structures de pouvoir et organisation relationnelle pour mille ans.
L’emprise sur un Empire unifié
Cette organisation planifiée se traduit par l'unification des poids, mesures et monnaies que la Révolution reprendra à son compte. Ainsi, le pied du roi (de Charlemagne) devient l’unité de longueur de référence (0,32483 mètres). Il s’inspire de la livre romaine dont il fait renforcer le poids qui passe à 489 grammes en référence au poids de nourriture quotidien nécessaire aux moines du mont Cassin en Italie (monte Cassino) suivant la règle de Saint Benoît.
Dans le domaine économique, Charlemagne ressuscite des unités de production structurées sous la forme des villas et des abbayes carolingiennes. Ce sont de vastes domaines vivant en autarcie, entourés de parcelles de terre (les manses) appartenant en propre à des hommes libres. On défriche la forêt en élargissant d’autant l’étendue des terres cultivables. Cette économie domaniale fermée s’organise dans le cadre de la châtellenie. Le château devient un lieu de pouvoir dont le Seigneur est le détenteur.
Charlemagne est également le précurseur de la « monnaie unique » constituée aujourd’hui par l’euro. Il décrète la fabrication et la mise en circulation d’une seule monnaie officielle dans l’Empire. Il s’agit d’une monnaie d’argent, l’or étant fort rare, fondée sur la livre qui vaut 20 sous, le sou équivalant à 12 deniers et un demi denier à une obole. La prise du trésor accumulé par les Avars (d’où provient le terme d’avare) permettra la mise en circulation d’une grande quantité de monnaie.
Comme pour nos euros, on grave sur un côté de chaque pièce le visage de Charlemagne, sur l’autre l’identification du pays d’origine. En matière législative, il fait mettre par écrit les lois orales afin d’harmoniser et de rendre plus sûres les règles de droit. Enfin, il s'attache à la diffusion et à l'uniformisation de la liturgie chrétienne.
Des sciences, des arts et des Lettres
Charlemagne a pour ambition de rétablir la culture et la civilisation romaine qui s'étiolent depuis trois siècles dans le cadre de ce que l’on présente comme la « Renaissance carolingienne ». Pour ce faire, il s'entoure de toutes les élites intellectuelles qu'il peut trouver dans son royaume, voire même à l’extérieur.
Il s’agit d’hommes de lettres, d’érudits et de savants tels que Paulin d’Aquilée, Pierre de Pise, Agobard, l'Anglo-saxon Alcuin, le Lombard Paul Diacre ou encore l’espagnol Théodulf. Dans son palais, il fonde l’ancêtre de nos Grandes écoles, l’« Ecole Palatine » chargée de former les élites du royaume. Il crée également un centre de réflexion intellectuel, l’Académie Palatine, qui préfigure l’Académie française. Enfin, il établit des écoles supérieures dans tous les monastères. On y enseigne la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie, le chant et la musique.
Plus démocratiquement, il demande à chaque paroisse d’instaurer une école élémentaire dans laquelle les enfants apprendront à lire, à écrire et à compter. Pour rationaliser cet effort éducatif sans précédent, il entreprend de diffuser la « caroline », forme d’écriture nouvelle devenue universelle, et impose l’utilisation du latin, langue fédératrice et sophistiquée, au-delà des dialectes et patois locaux. Grâce à cette nouvelle forme d’écriture, il a pu mettre en œuvre la correction de nombreux manuscrits, trop souvent recopiés avec des fautes et des coquilles par les moines. De fait, il se trouve placé à l'origine de la conception du système scolaire que nous connaissons aujourd'hui avec ses écoles de base, son enseignement supérieur et ses Grandes écoles.
On l'aura compris, Charlemagne, Roi des Francs et nouvel Empereur d'Occident, peut être considéré comme le « Père fondateur » de l’Europe d’antan dont se sont inspiré les « Pères fondateurs » de l’Europe contemporaine. Il fut à l'origine d'une organisation structurée de la société dont nous sommes dans de nombreux domaines les légataires universels.
PS
