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La France doit-elle penser l’Intelligence Economique comme science du combat et discipline de l’action ?


Cet article est dédié à mon grand-père, ce grand homme.

L’Intelligence Economique (IE) se définit comme la maîtrise et la gestion sous tous les angles de l’information stratégique. Ce n’est pas un hasard si la sémantique de l’IE se rapproche de la sémantique militaire. Car dans cette guerre économique, il s’agit soit de se défendre (lutter contre les menaces d’atteintes aux savoirs), soit de porter une offensive (enrichir le savoir de l'entreprise par d’autres biais que la Recherche & Développement). L’IE est un concept large et complexe à appréhender, qui demande de comprendre la polémologie de l’économie (Polémologie: science de la guerre, étude des conflits qui se résolvent sans la force armée).

Les mécanismes de l’IE
L’origine de l’IE se trouve dans la saturation des marchés classiques. En effet, dans les vingt dernières années, le nombre de pays industrialisés a doublé. Par voie de conséquence, les marchés sont aujourd’hui saturés, figés. Le but des entreprises est donc de trouver les nouveaux débouchés, afin de se positionner en premier sur ces marchés émergents. « Il ne s’agit pas de prédire l’avenir, mais de le rendre possible » écrivait Antoine de Saint-Exupéry : ce concept est plus que tendance…
La question obsessionnelle de nos dirigeants se résume finalement à : quelles technologies du futur faut-il être la première puissance à maîtriser ?

Mais dans ce contexte ultra-concurrentiel, les rapports de force ont changé. Par exemple, jusqu’en 1990, face à une offre de marché, il y avait toujours le pacte gagnant/gagnant entre sociétés. Désormais, la mondialisation et les technologies de l’information font naître le rapport win / loose. La règle du jeu est simple : coopérons entre compagnies pour créer les conditions du marché (making the pie). Ensuite, partageons nous ce marché (dividing the pie) : les plus forts prennent alors la grosse part, tandis que les plus petits se disputent les miettes (win/loose). Brandenberger et Nalebuff, chercheurs américains, nomment ce concept la ‘coopétition’ pour décrire le mariage contre-nature entre coopération et compétition.
Dès lors, on mesure l’importance de l’IE dans un contexte qui frise la guerre économique.

L’IE : une guerre mondialisée
Pour mieux comprendre la montée en puissance de l’IE, il convient d’effectuer une approche historique chez nos partenaires et concurrents.

Le Japon, ou pourquoi ne pas prendre tous les touristes japonais pour ce qu’ils ne sont pas…
Dans les années 1980, certains pays ont recours à l’IE via la méthode douce. Par exemple, le Japon se lance dans un vaste « pillage » de tout l’environnement par des méthodes légales.
Le principe est simple : les japonais qui reviennent de voyage à l’étranger se voient développer gratuitement leurs clichés (et doublés à destination de l’Etat si prise de vue intéressante…) et rédigent systématiquement un «rapport d’étonnement », dans tous les domaines. La DST a par exemple saisi d’excellents rapports dans des domaines aussi divers que l’architecture, la haute-couture…

Les Etats-Unis : Quand le gouvernement américain y met les moyens…
Bill Clinton (1993) a été le premier, dans sa fonction de chef d’Etat, à établir une doctrine de sécurité économique qui vise à accompagner les firmes américaines sur les nouveaux marchés. Pour cela, il a fallut procéder à une petite révolution au sein de la CIA pour la faire évoluer vers un renseignement économique. Et depuis le 11 septembre, les Etats-Unis ont légitimement _ou opportunément ?_ mis les bouchées triples en matière d’espionnage : 180 millions de messages sont interceptés chaque heure par les Etats-Unis.

La Russie : ou quand le grand KGB se dissout dans l’IE
L’essor de l’IE en Russie coïncide directement avec la chute du mur de Berlin. En effet, avec la fin de la guerre froide, le KGB dégraisse à 90 % ses effectifs, soit 700 000 officiers (sachant que 1 officier dirige 7 agents). Tous les potentiels qui se retrouvent alors au chômage ont été immédiatement récupérés pour intégrer les Sociétés de Renseignement Privé (SRP).

Les Sociétés de Renseignement Privé
Les SRP sont devenues la tête agissante de l’IE aujourd’hui dans le monde. Même les Etats préfèrent souvent recourir à des sociétés privées plutôt qu’à des services de renseignement étatiques, particulièrement tant il est difficile d’accrocher une nationalité sur leurs investigations, ce qui limite le risque d’incident diplomatique.
En France, il existe 3000 agences privées de renseignement, vivant toutes sur l’investigation économique. Leur but, de plus en plus, est de repérer l’entreprise florissante, copier les idées pour les vendre à la concurrence la plus offrante.
Il faut noter aussi que désormais les SRP n’agissent plus seulement sur mandats. Ils vont chercher l’information d’eux-mêmes. Cette démarche sans commanditaire leur permet de mieux monnayer l’information qu’ils possèdent et ainsi faire monter les enchères.
Le dernier volet d’action des SRP porte sur les enquêtes de moralité diligentées par des cabinets de chasseurs de têtes ou la presse. Par exemple, au cours d’une enquête portant sur un parlementaire (son réseau, ses fréquentations…), les agences de renseignement travaillent pour la presse politique, économique… et people !


Rappel des actes fondateurs en France
L’IE a pris son plein essor en France qu’en 2003, très en retard sur ses concurrents. Le député Bernard Carayon, a publié cette année-là un rapport, véritable radioscopie de l’IE, qui a permis une prise de conscience de l’ampleur du phénomène et de la nécessité de s’en préoccuper au plus vite. Ce retard conséquent sur les autres nations résulte clairement d’une culture française qui s’oppose par nature à l’IE. Bien sûr, nos dirigeants tentent de rectifier le tir : M. de Villepin a commandé un nouveau rapport à M. Carayon, a nommé un haut-responsable à l’IE, M. Juillet. Ces personnes peuvent s’appuyer sur de nombreux spécialistes du sujet, tel M. Lucas, professeur à l’école de guerre économique.

En IE, on distingue deux types de cycles :
-cycle long : Influence, recoupement d’information, lobbying…
-cycle court : la guerre économique ou phase offensive.
Le meilleur exemple d’IE offensive est par exemple la guerre de l’information. Celle-ci vise 3 choses :
-paralysie décisionnelle,
-perte de réputation,
-chute du cours en bourse.
L’affaire récente du mannequin Kate Moss est un exemple flagrant. Des photographies compromettantes du top model en train de consommer de la cocaïne ont été publiées à trois jours du lancement de la nouvelle collection H&M, dont Kate Moss était l’égérie. Il n’aura échappé à personne que ce n’est pas la mannequin qui était visé (pour elle, c’est une formidable publicité), mais bien les marques qu’elles représentait, dont les conséquences portent exactement sur les 3 facteurs exposés ci-dessus.
Il faut souligner qu’on se tourne vers le cycle court uniquement lorsqu’on n’a pas suffisamment de temps pour mettre en place le cycle long (lobbying, etc.…). Or, en France, il n’existe pas de stratégie dans la durée. Et pour cause, les dirigeants d’entreprise et institutionnels n’ont de cesse de jouer une partie de chaises musicales, ce qui ôte toute possibilité de stratégie assise dans le temps. La perte de l’organisation des Jeux Olympiques en 2012 est à ce titre un exemple de mise en défaut flagrante. Elle démontre une absence de cycle long, de culture du lobbying, à l’inverse de nos amis britanniques. Dont acte…


Au-delà de ces exemples, il est urgent de comprendre la nécessité pour l’Etat, les entreprises, et les territoires français de réagir sous peine de nous voir pillé nos années de recherches, puis évincé des nouveaux marchés. Il faut désormais anticiper pour être l’acteur qui fera les règles de demain. Et pour cela, il faut in-flu-en-cer ! Rien ne sert de prédire l’avenir (on n’en a pas besoin), il faut le rendre possible. Par exemple, en mars 2006, aura lieu le forum mondial de l’eau à Mexico. A l’issue de ce sommet, nous saurons quelles entreprises gouvernent le marché de l’eau pour les 25 prochaines années (l’eau est l’un des très rares secteurs industriels où quatre des dix premières entreprises sont françaises). Il est d’évidence que c’est en amont que tout se joue et qu’il ne faudra pas attendre de se rendre en terre Aztèque pour influer…

Malheureusement, les pratiques d’IE en France sont encore orientées à 90 % à la veille concurrentielle (la veille, c’est la surveillance, ou comment voir sans être vu). Or les nations les plus performantes sont celles qui vont à l’encontre du risque. Ainsi donc, la veille n’est pas une finalité, d’où la notion d’IE comme discipline de l’action, culture du combat.

Il faut proagir, c’est le raisonnement stratégique essentiel. Relever le défi de l’IE, c’est oser l’interaction, car l’interaction créée l’incertitude, qui fait naître la stratégie, qui engendre la décision, qui déclenche l’action !


Graigory MAILLY

Pour le Club des Jeunes Financiers
www.jeunesfinanciers.com
gmailly@kpmg.com

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